Toros Aladjajian

Toros Aladjajian

18-08-2026

Un photographe a parfois besoin d'un traducteur, c'est-à-dire une personne tout aussi créative, capable de déchiffrer tout autant le sentiment que l'aspect technique.

Avec Toros, lorsque j'ai eu l'honneur de faire partie des photographes dont il traitait lui-même les travaux, j'étais dans les premiers temps particulièrement intimidé. Je n'ai jamais oser lui donner des directives précises telles que "plus sombre, plus clair, plus accentué là ou là". J'avais peur quelque part qu'il me demande de d'aller voir ailleurs ou travailler Photoshop et lui fournir un preview de l'image finale. Alors à la place, je lui parlais de ma sensibilité dans ce laps de temps avant le déclenchement.

- Au réveil j'étais...

- Juste un peu avant cette perspective de lumière m'a attiré...

- Et puis tout-à-coup, très subtilement, j'ai senti que...

Il y a longtemps, j'avais organisé une invitation au musée Niepce à Chalon sur Saône pour une forme de dialogue sur la perception que les photographes ont de la lumière et les tireurs leur capacité à interpréter cette vision, voire même être force de proposition pour  rendre emblématique la sensibilité de l'auteur, et du lieu, et des circonstances. Toros nous avait alors montré le tirage original de Christine Spengler du bombardement de Phnom Penh, puis les phases successives de son travail jusqu'au tirage mondialement connu qui a été depuis largement distribué. Pendant longtemps, j'ai aussi pensé que lors d'une exposition, le nom du tireur devait impérativement être associé au nom du photographe. las...

Peu d'entre-nous comprendrons jamais ces instants magiques de communication silencieuses dans l'univers d'Ansel Adams, la zone V, le gris "parfait", l'instant où l'image prend le sens de l'écrit, de gauche à droite ou l'inverse, l'équilibre du vertige, le chaos finalement raisonné par quelques gestes savamment agencés par des mains habiles entre la lumière de l'agrandisseur et la sensibilité du papier. Sensibilité qui passe ensuite des mains du tireur à l'oeil du spectateur...

Toros porte tous les noms de la chimie de son laboratoire. Révélateur, fixateur...

Etre associé à ces 54 grands hommes qui ont construit l'Histoire de la Photographie contemporaine, pour cette exposition dans son pays d'origine l'Arménie, restera gravé dans ma mémoire comme un hommage et un honneur.

- TOROS ALADJAJIAN est l’un des plus grands tireurs de la photographie argentique, spécialisé dans le Noir & Blanc. Cela fait des décennies qu’il passe le plus clair de son temps dans la chambre noire, agitant ses mains sous la lampe de l’agrandisseur pour révéler des noirs, des gris ou adoucir des blancs. Un travail d’orfèvre, solitaire, au service de la photographie,où le seul temps qui compte s’égrène en secondes d’exposition. « Pour faire un beau tirage argentique, dit Toros, plusieurs facteurs sont importants : la chimie, la température des bains, le lavage, le fixage, le séchage ainsi que le repiquage. »

« Certains comparent le tireur à un chef d’orchestre : la partition existe, les musiciens savent jouer, mais c’est le chef qui interprète à sa façon. Pour la photographie, c’est exactement pareil, le tireur doit trouver la bonne valeur de l’image, avec la maîtrise de la technique, mais le plus important, c’est le dialogue avec le photographe, il faut comprendre son image et ce qu’il désire exprimer. »

C’est avec humilité qu’il évoque son parcours comme une succession de choix simples relevant à la fois de l’évidence et du destin. Celui de Toros Aladjajian a commencé en 1945 en Palestine. Ses parents, tous deux orphelins du génocide arménien, choisissent de s’installer à Haïfa, puis à Jérusalem dans le quartier arménien. C’est là, pendant ses années d’école, que Toros découvre la civilisation arménienne et cette identité ne l’a jamais quitté. Il se sent toujours un orphelin du génocide. À l’âge de 14 ans, il découvre la photographie. Dans son quartier il y avait des photographes arméniens qui travaillaient avec des flashes, ce qui le fascinait. Il était très curieux de savoir comment une image pouvait s’installer sur une feuille de papier. C’était magique pour lui. Chaque été, jusqu’en 1965, Toros passera ses trois mois de vacances à travailler auprès de ces maîtres, pour apprendre le métier et gagner un peu d’argent de poche. Afin de progresser dans cette voie, il va se rendre en Europe, d’abord à Londres puis à Paris. C’est à Paris qu’il fait la connaissance d’Andreas Manoukian, collaborateur de Pierre Gassman, fondateur dans les années 50 du laboratoire Pictorial Service. Manoukian lui conseille de se présenter dans celaboratoire. Il fait un test et, au vu du résultat, le directeur technique,M. Georges Fèvre, l’embauche sur-le-champ. Pour Toros ce fut comme un miracle. Il allait travailler dans ce laboratoire renommé qui développait et tirait les clichés de grands noms de la photographie, tels Cartier-Bresson, Capa, Doisneau, Lartigue, Kertész, Ronis, Koudelka… Toros était presque prêt mais avait encore besoin de se perfectionner et d’améliorer ses connaissances du Noir & Blanc. Ce furent ses premiers pas dans un laboratoire professionnel. Très vite, il comprit comment tirer à l’écoute des photographes et se familiarisa avec leur vocabulaire. Réaliser leurs expositions, reconnaît-il volontiers, aura été une chance et un privilège. En 1980, s’associant à M. Patrice Picot, Toros rejoint l’équipe du Labo Picot, laboratoire de presse. Quelques années plus tard, en 1984, il prend son indépendance et crée son propre laboratoire : TOROSLAB.

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